Les Dynamiques Géopolitiques

Côte d’Ivoire: la révolution numérique peut-elle devenir un levier de puissance économique?

Côte d’Ivoire: la révolution numérique peut-elle devenir un levier de puissance économique?

La Côte d’Ivoire connaît une transformation numérique qui modifie progressivement les pratiques économiques, les rapports sociaux et les modalités d’accès aux services. La généralisation du téléphone mobile, le développement des paiements électroniques et la numérisation de nombreuses activités témoignent de cette évolution.
Toutefois, l’intensification des usages numériques ne garantit pas nécessairement la maîtrise des technologies qui les rendent possibles, ni celle de la richesse qu’elles génèrent.

De ce constat nait une interrogation fondamentale : la Côte d’Ivoire peut-elle transformer son dynamisme numérique en véritable capacité de production technologique et en autonomie stratégique ?

Une économie connectée, mais quelle est la valeur créée localement ?

Selon un rapport de la BCEAO publié en mars 2026, la Côte d’Ivoire comptait environ 99 millions de comptes de monnaie électronique ouverts à la fin de 2024, soit 40,07 % du total de l’UEMOA. Ce chiffre concerne les comptes et non les utilisateurs distincts, une même personne pouvant en détenir plusieurs. Cette progression illustre l’importance prise par les services numériques dans l’économie ivoirienne. Elle ne permet cependant pas, à elle seule, d’apprécier la part de valeur ajoutée effectivement créée et conservée sur le territoire national. En effet, les activités numériques reposent sur des chaînes de valeur associant opérateurs de télécommunication, établissements financiers, fournisseurs de logiciels, hébergeurs informatiques et prestataires technologiques. La participation de groupes internationaux contribue à l’investissement et à la diffusion de l’innovation, mais elle soulève également la question du positionnement des entreprises ivoiriennes dans les segments les plus rémunérateurs de cette économie. L’enjeu n’est donc plus seulement de généraliser l’accès aux technologies numériques, mais de développer les capacités nationales nécessaires à leur conception, à leur maîtrise et à leur valorisation économique.

Les données, une ressource stratégique au cœur des rapports de puissance

Chaque transaction électronique, achat en ligne ou service administratif numérisé produit des données dont l’exploitation peut contribuer à l’amélioration des services publics, à l’orientation des investissements et au développement de nouvelles activités économiques. Toutefois, leur valeur stratégique soulève des questions essentielles concernant leur collecte, leur conservation, leur traitement et les conditions de leur utilisation. La souveraineté numérique suppose ainsi une gouvernance capable de concilier les impératifs de développement économique, la protection des données personnelles et la préservation des intérêts stratégiques nationaux. Cette exigence dépasse la seule localisation des infrastructures. Un centre de données installé à Abidjan peut demeurer tributaire de logiciels propriétaires, de technologies étrangères ou de dispositifs d’administration technique contrôlés depuis l’extérieur. La maîtrise des données dépend donc également de la capacité à contrôler les accès, à garantir la sécurité des systèmes et à préserver une autonomie réelle dans les choix technologiques. La souveraineté numérique ne se résume pas à héberger les données sur son territoire. Elle suppose de disposer des moyens juridiques, techniques et institutionnels permettant d’en maîtriser les usages et d’en protéger la valeur stratégique.

L’intelligence artificielle, nouvelle frontière de la dépendance technologique

L’intelligence artificielle ouvre des perspectives importantes pour la modernisation de l’agriculture, de l’éducation, de la santé, des transports et de l’administration publique. La Côte d’Ivoire a engagé une réflexion institutionnelle sur ces enjeux, notamment à travers la présentation, en mars 2025, de ses stratégies nationales relatives à l’intelligence artificielle et à la gouvernance des données. Cependant, l’adoption d’une stratégie nationale ne garantit pas, à elle seule, l’émergence d’une industrie technologique compétitive. Sans investissements soutenus dans la recherche scientifique, les infrastructures numériques, les capacités de calcul et la formation spécialisée, le pays pourrait devenir un marché important pour les technologies d’intelligence artificielle sans occuper une place significative dans leur conception et leur production. La participation des universités, des chercheurs, des ingénieurs et des entreprises nationales apparaît dès lors essentielle pour développer des solutions répondant aux besoins spécifiques de la société ivoirienne.

Cette ambition comporte également une dimension linguistique et culturelle. La documentation numérique des langues ivoiriennes et leur intégration dans les systèmes d’intelligence artificielle pourraient favoriser l’accès des populations aux services éducatifs, agricoles et administratifs. Une intelligence artificielle véritablement adaptée à la Côte d’Ivoire doit pouvoir intégrer ses langues, ses savoirs et ses réalités socioculturelles, plutôt que de se limiter à l’importation de modèles conçus pour d’autres environnements.

Une transformation numérique qui ne doit pas accentuer les inégalités

La révolution numérique peut contribuer à réduire les disparités économiques et sociales. Elle comporte néanmoins le risque d’approfondir les inégalités entre les populations disposant d’un accès effectif aux technologies et celles qui demeurent confrontées à des contraintes matérielles, territoriales ou éducatives. La numérisation des services publics et privés doit donc s’accompagner de politiques favorisant l’amélioration de la couverture numérique, l’accessibilité des équipements et le développement des compétences nécessaires à leur utilisation. L’inclusion numérique ne saurait être réduite à la disponibilité des infrastructures. Elle suppose que les populations disposent effectivement des moyens de bénéficier des nouvelles opportunités économiques, éducatives et sociales.
Il est évident qu’une société ne devient pas plus inclusive par la seule numérisation de ses services, mais par sa capacité à rendre les bénéfices de cette transformation accessibles au plus grand nombre.

De la consommation numérique à la production technologique

La Côte d’Ivoire dispose de plusieurs atouts pour développer une économie numérique orientée vers la production. Le pays possède un marché intérieur dynamique, un tissu entrepreneurial en développement, des établissements de formation performants et une position économique régionale favorable. La transformation de ces avantages en capacités industrielles constitue désormais un enjeu stratégique. Elle suppose de soutenir la conception locale de logiciels, le développement d’applications, la cybersécurité, la production de ressources numériques et la recherche appliquée en intelligence artificielle. Les universités, les entreprises et les administrations peuvent jouer un rôle déterminant dans cette dynamique à travers des partenariats favorisant le transfert des connaissances, l’innovation et la valorisation économique des résultats de la recherche. La coopération régionale africaine pourrait également permettre de mutualiser certaines infrastructures et compétences dont le développement représente un investissement considérable pour un seul État. La Côte d’Ivoire ne doit donc pas seulement ambitionner de devenir un marché attractif pour les technologies numériques. Elle doit également renforcer sa capacité à concevoir, produire et valoriser les solutions technologiques destinées à ce marché.

Conclusion stratégique

La transformation numérique représente une opportunité majeure pour le développement économique et social de la Côte d’Ivoire. Elle peut contribuer à moderniser les services publics, à renforcer la compétitivité des entreprises et à ouvrir de nouvelles perspectives à la recherche scientifique et à l’innovation. Toutefois, cette dynamique pourrait également engendrer de nouvelles formes de dépendance si le pays demeure essentiellement consommateur de technologies conçues, administrées et valorisées ailleurs. L’objectif n’est pas de rechercher une autonomie technologique absolue ni de remettre en cause la nécessité des partenariats internationaux. Il consiste plutôt à construire des relations de coopération permettant aux acteurs ivoiriens de participer pleinement à la conception des technologies, à la création de valeur et aux décisions qui orientent leur utilisation. Cette ambition exige des investissements dans les compétences nationales, des infrastructures fiables, une gouvernance rigoureuse des données et un environnement favorable à l’émergence d’entreprises technologiques ivoiriennes.

 

Dr.MC Antoine KAKOU FOBA
Analyste en stratégie internationale,
parcours Géopolitique et Prospective.