Les Dynamiques Géopolitiques

Côte d’Ivoire : quand l’eau devient un enjeu de souveraineté

Côte d’Ivoire : quand l’eau devient un enjeu de souveraineté

Lorsque l’on évoque l’eau en tant que ressource, la Côte d’Ivoire apparaît, à première vue, comme un pays relativement privilégié. Ses fleuves, ses rivières, ses lagunes, ses nappes souterraines et son régime pluviométrique donnent l’image d’un territoire abondamment pourvu. Cette apparente disponibilité ne doit cependant pas masquer une réalité plus complexe. Disposer d’importantes ressources hydriques ne garantit pas nécessairement un accès durable à une eau propre, accessible et économiquement exploitable. Or, les pressions s’accumulent : la croissance démographique augmente les besoins des populations. L’urbanisation étend les réseaux de distribution. L’agriculture et l’industrie accroissent les prélèvements. Les activités minières fragilisent certains bassins versants, tandis que les pollutions et la variabilité climatique compliquent davantage la gestion de la ressource.

La décision prise le 17 septembre 2026 par le Conseil national de sécurité est, à cet égard, particulièrement révélatrice. L’État a décidé de créer 21 pelotons de sécurité fluviale chargés d’assurer une surveillance permanente des quatre grands fleuves ivoiriens et de leurs affluents dans le cadre de la lutte contre l’orpaillage illégal. Le symbole dépasse largement la seule question minière. Lorsque la protection des fleuves entre dans le champ permanent de la sécurité nationale, l’eau cesse progressivement d’être considérée comme une simple question environnementale pour devenir un enjeu de souveraineté.

Une puissance hydraulique en apparence

Le Cavally, le Sassandra, le Bandama et la Comoé structurent une grande partie du territoire ivoirien. À ces grands fleuves s’ajoutent leurs affluents, les nappes souterraines et un important système lagunaire. Cette géographie a longtemps entretenu l’idée d’un pays relativement protégé contre les grandes tensions hydriques. Pourtant, la sécurité de l’eau ne se mesure plus uniquement à la quantité disponible. Elle dépend également de sa qualité, de son accessibilité, de sa répartition territoriale et de la capacité technique et financière à la traiter. Une rivière polluée demeure une ressource naturelle, mais son exploitation devient plus difficile et plus coûteuse. Une nappe souterraine peut être abondante sans être immédiatement accessible. Un barrage peut stocker d’importantes quantités d’eau tout en devant satisfaire simultanément les besoins des populations, de l’agriculture, de l’industrie ou de la production énergétique. Un paradoxe apparaît alors progressivement. Un pays peut disposer d’importantes ressources hydriques tout en rencontrant localement des difficultés croissantes pour garantir une eau de qualité à l’ensemble de sa population.

L’orpaillage révèle la vulnérabilité des fleuves

L’orpaillage illégal constitue aujourd’hui l’une des manifestations les plus visibles de cette vulnérabilité.
Selon les données présentées en septembre 2026 par le ministère de l’Environnement et de la Transition écologique, 1 600 sites d’orpaillage illégal avaient été répertoriés sur le territoire national et les quatre grands bassins versants du pays étaient fortement perturbés. Les autorités ont également attiré l’attention sur l’usage incontrôlé de substances toxiques susceptibles d’affecter durablement les milieux aquatiques. Le danger tient à la nature même de l’eau. La pollution circule et ses conséquences peuvent se manifester très loin de leur point d’origine. Une activité menée en amont peut ainsi affecter des populations situées plusieurs dizaines de kilomètres plus loin. Agboville en a fourni une illustration concrète en août 2026. La dégradation du fleuve Agbo, mise en relation par les autorités locales avec des activités d’orpaillage clandestin situées en amont, avait perturbé l’approvisionnement en eau potable avant son rétablissement progressif. Cet épisode rappelle une réalité fondamentale : la sécurité hydrique oblige désormais à penser le territoire non comme une juxtaposition de localités indépendantes, mais comme un ensemble de bassins interdépendants au sein desquels les activités exercées dans une zone peuvent produire des conséquences ailleurs.

La pollution possède un coût économique

L’eau distribuée aux populations doit être captée, analysée, traitée, stockée puis acheminée vers les consommateurs. Lorsque l’eau brute se dégrade, sa potabilisation peut devenir techniquement plus complexe et financièrement plus coûteuse. La pollution environnementale se transforme alors progressivement en charge économique. Le ministère de l’Environnement estimait en septembre 2026 que certaines opérations avancées de dépollution et de restauration écologique des cours d’eau pouvaient nécessiter entre 1 et 2 millions de dollars par kilomètre, selon les techniques mobilisées. Cette estimation ne signifie évidemment pas que chaque kilomètre de cours d’eau ivoirien nécessitera une telle dépense. Elle permet néanmoins de mesurer le coût potentiel de certaines dégradations graves et rappelle qu’une politique de prévention peut être économiquement préférable à une politique de restauration tardive.

Les villes, l’agriculture et l’industrie se partagent la même ressource

La pression exercée sur l’eau ne provient pas uniquement de la pollution. Abidjan poursuit son expansion, tandis que Bouaké, Daloa, San Pedro, Yamoussoukro, Korhogo et plusieurs villes intermédiaires connaissent également d’importantes transformations urbaines. Chaque nouveau quartier accroît les besoins des ménages, des écoles, des hôpitaux, des commerces et des entreprises.
L’agriculture exerce parallèlement une pression considérable sur la ressource. Selon le Pacte Eau Côte d’Ivoire 2026, elle représente environ 65 à 70 % des prélèvements en eau, alors que moins de 6 % du potentiel irrigable national serait actuellement valorisé. La Côte d’Ivoire se trouve ainsi confrontée à une équation stratégique. Elle doit développer l’irrigation pour renforcer sa sécurité alimentaire et réduire la vulnérabilité de certaines productions aux aléas climatiques. Cette ambition implique cependant une augmentation potentielle des besoins en eau, alors même que les villes, les industries, l’élevage et la production énergétique sollicitent également cette ressource. Dans certaines régions, une même réserve d’eau pourra donc être nécessaire à plusieurs catégories d’acteurs dont les intérêts ne coïncideront pas toujours. C’est précisément à ce niveau que l’eau acquiert une véritable dimension géopolitique. La rareté n’engendre pas mécaniquement le conflit. Toutefois, lorsque plusieurs acteurs dépendent d’une même ressource essentielle, les règles qui organisent son partage deviennent nécessairement des instruments d’arbitrage et de pouvoir.

La sécurité hydrique doit devenir une politique territoriale

Les tensions potentielles sur l’eau ne se manifesteront pas partout avec la même intensité. Les contraintes hydrologiques, climatiques, agricoles et démographiques diffèrent considérablement selon les régions. Les besoins du Nord ne sont pas nécessairement ceux du Sud, de même que les réalités d’une grande métropole ne peuvent être assimilées à celles d’une zone rurale. La planification devra donc s’effectuer progressivement à l’échelle des bassins, en anticipant l’évolution des besoins plutôt qu’en attendant l’apparition de pénuries ou de conflits d’usage. Cette logique concerne également l’industrie.

Depuis l’adoption du Code de l’Eau en 2023, certains prélèvements d’eaux brutes sont soumis à des procédures d’autorisation ou de déclaration préalable. Le ministère des Eaux et Forêts a encore rappelé en août 2026 que ces obligations concernaient plusieurs catégories d’opérateurs économiques, notamment dans les secteurs agricole et agro-industriel. Cette évolution traduit un changement important dans la conception même de la ressource. L’eau ne peut plus être appréhendée comme un bien dont les usages économiques seraient dépourvus de limites. Une politique cohérente exige désormais que l’État puisse déterminer les volumes prélevés, leur localisation, leurs utilisateurs et leur destination économique. Sans cette connaissance, aucune gouvernance durable de l’eau ne peut véritablement être construite.

Protéger les captages avant de traiter la pollution

Construire des stations de traitement tout en laissant se dégrader les ressources qui les alimentent reviendrait à consacrer toujours davantage de moyens aux conséquences sans agir suffisamment sur les causes. Les bassins versants et les zones de captage doivent progressivement être considérés comme des espaces stratégiques au même titre que certains barrages, réseaux électriques ou infrastructures de transport. Cette politique suppose un renforcement de la surveillance scientifique, du contrôle des activités polluantes et du suivi permanent de la qualité des eaux. Elle implique également une meilleure capacité à identifier rapidement l’origine d’une contamination afin d’éviter sa propagation. La sécurité hydrique contemporaine repose ainsi autant sur les données, les laboratoires, les capteurs et les systèmes d’alerte que sur les barrages, les forages et les canalisations.

De l’environnement à la sécurité nationale

La création des 21 pelotons de sécurité fluviale marque le lien entre l’environnement et la sécurité nationale. La réponse ne saurait toutefois être exclusivement sécuritaire. Les forces de sécurité peuvent contribuer au démantèlement des exploitations clandestines et à la surveillance des cours d’eau. Mais elles ne peuvent, à elles seules, restaurer les bassins versants, organiser l’irrigation, contrôler les rejets industriels, moderniser l’assainissement ou planifier les besoins futurs des villes. La Côte d’Ivoire gagnerait ainsi à consolider progressivement une véritable doctrine nationale de sécurité hydrique capable d’articuler environnement, agriculture, urbanisme, industrie, énergie, santé publique et sécurité. La validation, en septembre 2026, du Plan d’actions de lutte contre la pollution des eaux 2026-2030 participe de cette évolution. Le dispositif prévoit notamment une meilleure identification des sources de pollution, une surveillance accrue des ressources ainsi que des actions de restauration des sites et des berges dégradés.
L’adoption du plan ne constitue cependant que le commencement de la politique publique. Sa véritable portée se mesurera à la qualité de sa mise en œuvre, aux moyens qui lui seront consacrés et, surtout, aux résultats effectivement obtenus sur les bassins concernés.

La Lagune Aby rappelle que l’eau ignore les frontières

La sécurité hydrique possède enfin une dimension régionale. Les difficultés observées dans le système lagunaire Aby-Tendo-Ehy ont montré combien les pollutions peuvent s’inscrire dans des dynamiques territoriales qui dépassent les limites administratives. Lorsque des cours d’eau ou des bassins sont partagés entre plusieurs territoires, la protection de la ressource devient nécessairement une question de coopération.
Un État peut considérablement renforcer ses contrôles internes et demeurer vulnérable aux dégradations qui affectent un bassin partagé avec un pays voisin. La diplomatie environnementale pourrait ainsi occuper une place croissante dans les relations entre États ouest-africains. Les discussions diplomatiques ne porteront plus seulement sur le commerce, les frontières, la sécurité ou les migrations. La préservation des bassins hydrographiques partagés pourrait progressivement s’imposer parmi les nouveaux enjeux de coopération régionale.

Conclusion stratégique

L’eau rend la vie possible. Elle alimente les villes, irrigue les champs, soutient l’industrie, participe à la production énergétique et maintient les écosystèmes dont dépendent les sociétés humaines. Parler de souveraineté hydrique ne revient donc pas à annoncer une pénurie générale en Côte d’Ivoire. Le concept renvoie à une exigence beaucoup plus fondamentale. Un État souverain doit disposer de la capacité institutionnelle, scientifique, économique et sécuritaire nécessaire pour protéger une ressource essentielle avant que sa dégradation ne la rende rare, dangereuse ou excessivement coûteuse à exploiter.
La Côte d’Ivoire a longtemps pu considérer l’eau comme une ressource naturellement disponible. Elle doit désormais apprendre à la gouverner comme une ressource stratégique. Au 21ᵉ siècle, la puissance d’un État ne se mesurera peut-être plus seulement à l’étendue de son territoire ou aux richesses enfouies sous son sol. Elle se mesurera aussi à sa capacité à préserver l’eau qui traverse son territoire et fait vivre sa population.